"Aïe".... (nouvelle incisive et maladroite)

© Régis B.

 

 

 

Aïe.
 
Comment ça, aïe ?
 
Je fronce les sourcils. Aïe ? Mais, bon dieu de m… Pourquoi « aïe » ? Pourquoi là ? Pourquoi maintenant ?
Non parce que là, en ce moment, je dors. Je ne suis pas ici, okay ? Alors pas de « aïe » qui tienne. Foutez-moi la paix ; je dors…
Je suis au fond d’un abîme. Profond, sombre et tiède. Doux aussi. Voluptueusement doux. Pas la place d’y coller un « aïe » hors de propos. Compris ?
J’ai juste l’espace pour me bercer d’un souffle lent, chaud et régulier. D’une respiration : la mienne. Mon corps ne répond pas, à milles lieues de moi-même. Je sédimente. Je sédimente et je suis bien. La conscience collée au fond, posée sur un tapis vaseux, cotonneux, qui m’enveloppe. Echoué. Oublieux du temps.
 
Le pied quoi…
 
Pourtant aucun doute : « aïe ». De la périphérie lointaine de ce que je crois être moi-même me vient ce signal commun et banal de douleur aiguë.
 
Aïe.
 
Bordel… Qu’est ce qui se passe ? Il faut que je remonte. Que j’émerge. Comme du fonds d’un puits. L’horreur.
Revenir à la conscience, juste le temps de « baffer » ce « aïe » qui gâche mon Eden, avant de replonger illico. J’aurais tout le temps de replonger… Sur. Tout le temps. J’en bave d’avance.
J’ouvre péniblement un œil, le droit, sur le rebord du drap. Je ne sens rien de mon corps. Sauf une chaleur diffuse qui baigne mes chairs froissées : Une plénitude totale, que perturbe seule cette petite aiguille de douleur agaçante du bout de moi…
J’expire et je repousse à regret le drap, lentement, de dessus mon nez. Histoire de mieux voir. Voir entre deux cils le vilain trouble-fête.
 
Il fait froid. Soupir…
 
Dans le panorama trouble qui s’offre à moi (faut pas trop m’en demander, j’émerge), je distingue au bout du lit une petite boule de poils noirs qui s’agite en brefs sursauts : le petit Tom, toutes griffes dehors, qui mâchouille joyeusement un imprudent gros doigt de pied à découvert…
 
Et ça fait mal.
 
D’ordinaire on appelle ça un « chaton ». En ce moment, je ne sais pas pourquoi, mais j’appellerais ça plutôt un emmerdeur. Un sacré emmerdeur.
En tout cas ce petit salaud a vraiment l’air d’adorer ça. Il multiplie les rapides petits coups de gueule, et happe frénétiquement à chaque fois ce pauvre doigt de pied esseulé que j’hésite encore à considérer comme mien.
Ce bête orteil, qu’il mâchouille toujours et qui ne bouge pas d’un pouce : Mollement, connement planté au bout de mon pied, et bien incapable, vu mon état, de la moindre velléité de fuite…
J’apprécie maintenant du bout des nerfs l’extraordinaire finesse des petites canines juvéniles. Juvéniles et pointues comme des épingles. C’est si mignon à cet age là….
 
Mignon et féroce. Je sais d’où vient le « aïe »…
 
Bon dieu… Quelle heure est il ?
Je rassemble les morceaux épars de ma conscience : le réveil. Trouver le réveil. Tourner la tête, lentement, tout en laissant, navré, l’autre monstre s’amuser. J’ai même pas la force de l’envoyer chier. Et un mal de crane terrible.
Huit heures : Re-soupir.
Quoi ? HUIT HEURES ?? Nom de dieu ! Ca fait au moins dix bonnes minutes que je devrais être à la séance photo ! Ce foutu réveil n’a pas fonctionné. J’enrage.
 
Tout s’enchaîne… Coup de sang. Coup de speed. Violent. Extrêmement violent. Le cœur bat à tout rompre. Vite ! Faire vite : le drap vole à travers la pièce d’un brutal mouvement du bras. A peine le temps de remarquer petit Tom qui vient de faire un bond fabuleux à l’autre bout du lit. Pauvre vieux : à voir son regard je devine qu’il vient de frôler la crise cardiaque (si tant est qu’il y ait la place pour un cœur dans cette petite boule de poils). Pas le temps de m’occuper de toi, bébé. Pardon quand même.
Foncer. J’ai plus que ce mot là à l’esprit. Inspiration, puis apnée. Chaque muscle tendu sur l’objectif de la seconde : battre le record olympique du p’tit-dej’-toilette-habillage avec obstacle.
Roulé boulé éjection du lit. Une claque au réveil de la main gauche. Attraper l’interrupteur de la droite. Pieds, orteils (martyrs compris) fermement plantés sur le tapis de la chambre. Ok. Tout va bien. Extension-propulsion vers la salle de bain. Je trébuche sur un patin. Toinou-qui-range-pas-ses-affaires a frappé. Et merde ! Je manque de me ramasser le menton sur le parquet. Rattrapage in extremis. On se calme…
Arrivée devant la douche. Rapide coup d’œil dans la glace. Pas rasé, les cheveux explosés : Normal. Un œil collé, l’autre exorbité : Marrant. Je tourne les robinets, l’eau jaillit, un peu froide. J’ai un frisson. Je serre les dents. Décidément je hais les réveils dans l’urgence.
Friction-savonnage énergique et pas du tout sensuel. Pas le temps de massacrer un adagio italien, un jazz ou un vieux Bowie. L’eau dégouline le long des mollets. Je sors. Lentement : le carrelage est glissant et je suis pas con, tout de même Un coup à se tuer…
Je me rase, décroûte les yeux embrumés. Au vu du résultat je note dans une petite case mémoire : décroûter d’abord, raser après. Un coup d’après rasage sur les coupures. No comment.
Dans la cuisine je lance un petit déjeuner minimaliste : café réchauffé, biscotte que j’engouffre tout en retournant dans la piaule m’habiller. J’enfile une chemise, un saut périlleux dans mon jean, pas de caleçon. Pas le temps. Une paire de marines au pied. Je cavale déjà vers l’entrée en saisissant au vol les clés, mon gilet photo et le sac du Leica. Boum, la porte claque.
 
Et je dévale les marches quatre à quatre.
 
C’est arrivé au second que je sens la résistance si typique au niveau des pieds. Celle qui annonce que quelque chose cloche. Que quelque chose bloque. Cette résistance qui précède le vol plané… Cet instant ou, navré, on se dit « et zutre, je vais me faire mal »…
Madame Firmin me voit m’envoler, penaud et stupidement résigné, alors qu’elle ouvre sa porte, dans son joli haut vichy. Et je m’écrase, pas élégamment du tout, contre son mur si joliment repeint la semaine précédente. C’est vrai qu’il est joli ce mur… C’est maintenant que je me le prends en pleine face que je m’en rends compte… Un joli safran…
 
Tandis que je me relève en me tenant la tète (je confirme ça fait mal), je m’assure que le M7 et les objectifs n’ont rien. Non rien. Je note dans une autre case mémoire : maman m’a toujours dit qu’il faut nouer ses lacets… Tu avais raison maman… Je t’aime maman.
 
Devant moi Madame Firmin présente un visage rond, les yeux en point d’interrogation. Elle me regarde. Je sens le rictus se dessiner.
Puis elle éclate dans un grand rire généreux. Comme un grand soleil.
 
Moi ?
Je ris avec elle…
 
C’était un beau matin que ce matin là.