"Cendres".....

© Régis B.

 

 

 

Comme un soldat dans la nuit, il avançait, debout, traversant ce reste de vie sur cette plaine pelée. La plaine pelée et tordue qu’il avait choisie.
Pour qu’elle l’avale.
Il avançait au hasard, d’orage en tronc blanchi, depuis des jours, en titubant lorsque la glaise se faisait trop lourde à ses pieds ou que la morsure de l’aube figeait ses muscles trop maigres. La direction importait peu. Ces collines d’Ukraine étaient assez vastes pour l’engloutir et cela seul importait. Le froid était vif et la boue épaisse. Le ciel blafard parsemé de nuages rosâtres n’offrait nul écho. Chaque crête ressemblait a celle qui l’avait précédée, chaque ruisseau portait les mêmes feuilles mortes et partout cette odeur de sous bois, fauve, contrastait avec le gris sale du granit dévoré par les lichens. Pour seul bruit sa respiration haletante, ou le craquement de ses tendons endoloris par l’effort.
Et dans sa tête un silence effrayant. Total. Absolu. Immense comme ce paysage qui devait le diluer, l’absorber, engloutir la douleur muette qui finissait en lui son œuvre.
Cette douleur muette comme un mauvais poison. Trop lent, trop amer surs ses lèvres gercées.

L’argile collait sur ses genoux chaque fois qu’il chutait, le sable presque gelé tuméfiait sa peau, l’absence anesthésiait son esprit.
Qui devenait absence à son tour.
Avec pour seul miroir ce regard trop clair, ce regard trop vide, qui déjà ne reflétait presque plus rien.

Hors des plaies quelque chose venait au monde. Qui n’était ni chagrin, puisqu’il l’avait assassiné, ni écho de cette vide immensité.
Avant l’agonie, il y avait la promesse de l’agonie. Brutale et ronde. Celle que promet le mensonge usé que l’on s’est forcé à croire.
Avant l’agonie l’esprit pouvait croitre, comme une jeune pousse que bientôt faucherait l’hiver. Comme cet ultime et fol espoir qu’il s’était juré d’offrir en holocauste. Ici, maintenant, bientôt…
Le poison devait finir son œuvre. Et le laisser étendu dans sa prison aux portes vierges. Dont seul il détenait la clef.

Pour qu’enfin il brise les sceaux, et devienne, qui sait, dragon libre et superbe.

Cent fois il aurait pu réchapper.
Cent fois pourtant il avait bu à la coupe.
Parce qu’être sa victoire a elle lui plaisait. Et maintenant il lui offrait la geôle que seul il s’imposait. Comme un mort raisonnable qui sait mourir, loin de son corps froid qui déjà ne l’accueillait plus.

Il était bête sauvage avant elle. Jamais il n’aurait du changer.

Mais elle était venue.

La nourrice des oiseaux.
Le feu s’était alors embrasé. L’ombre avait cédé le pas à la répétition des saluts. Et la glaise s’était recouverte de ses reins aux belles formes, de sa chair claire.
Elle était venue, le rejet était vaincu. Il s’était découvert un guide sur la terre, savait se diriger… il se découvrait démesuré.
Il avançait, gagnait espace et temps. Allait vers elle, allait sans fin vers la lumière. La vie se découvrait un corps, l’espoir avait tendu sa voile. Ses sommeils ruisselaient de rêves et la nuit promettait à l’aube des regards confiants. Elle avait éveillé le môme endormi sous sa crasse, trompé la vigilance de l’animal jumeau. Trompé la garde du loup gardien.

Qui s’en était presque allé…

Les rayons de ses bras tièdes avaient entrouvert le brouillard et percé l’obscurité. Sa bouche s’était mouillée des premières rosées. Le repos ébloui avait remplacé la fatigue. Et il s’était surpris à adorer comme à ses premiers jours.
Adorer la jeune fille aux yeux noirs qui , le vent à la main, était descendue de son lointain Oural… la terre tremblant sous son cheval, le feu prisonnier de ses yeux, le ciel et le soleil, tout à la fois…. L’avaient brulé.
Et sa lumière avait chassé le loup, et sa promesse avait ressuscité l’enfant, l’offrant à une vie neuve, crépitant sous les étoiles.

Quoi ? Était-elle son sang ?
Elle avait fusé dans ses veines comme son propre sang.

Et tous deux ils avaient appartenu à la lumière, ils avaient appartenu à la foudre, ils avaient appartenu aux mots sous lesquels ils étaient tombé. Ces milliers de mots que pour elle il avait inventé.
Quoi qu’ils aient pu nier ou embrasser, pour le meilleur ou le pire, ils s’étaient appartenu. Lui l’enfant terrorisé éloigné de son sauvage jumeau, et elle la terrible et tendre au prénom de cendres. Elle qui l’avait rendu à l’humanité, avec sa peau blanche au parfum de ville, ses cuisses d’albâtre douces et sa bouche au gout de fruit, son sein chaud et l’innocence cruelle de son regard.

Quoi ? Était-elle son air ?
Elle avait gonflé son torse comme un air pur et vivant.

Il s’était trouvé tous les courages et toutes les patiences pour faire de sa vie un palais. Le loup s’était fait chiot, tendre et fidèle aux canines limées.
Le loup s’était mué en couche pour toutes ses fatigues, abandonnant ses instincts pour l’appétit d’être civilisé, pour l’appétit d’être l’âtre qui accueillerait sa flamme. Et de ce cœur était monté le pouls caniculaire d’un sentiment indomptable. La joie veilleuse d’être l’allié, l’ami, l’épaule, le confident et l’amant. La légère, la gracieuse, la solaire, prise à la taille a tous les muscles de rivière. Celle au visage délié, boudeur et rieur dont les constellations chantaient le nom.
Ses rêves en pleine lumière faisaient s’évaporer les soleils. Le faisaient rire, parler sans rien avoir à dire. La grâce prise au filet de ses paupières, elle était plus belle que le monde dont il était issu. La belle de nuit, belle de feu et belle de pluie lui montrait les mouvements de la lumière. Chaque fruit entre ses boucles figurait une fleur, chaque regard clair promettait mille printemps. Et en lui chaque audace chaque danger pour sa chair sans ombre, ses mots d’auréole et cent mille aurores de soie.

Douce bataille ou la courbe de ses yeux l’avait encerclé, la pâleur de sa paume, éventail de lumière l’avait aveuglé, sa bouche fraiche et féroce l’avait terrassé.

Il marchait toujours au milieu des troncs calcinés, la boue collant entre ses doigts, tandis que le crépuscule égalisait les reliefs de son voile gris.
La fatigue était plus nette, plus totale. Dans le vide de son esprit assommé ne résonnait que la certitude qu’il touchait au but, que jamais la nuit ne le relâcherait. Qu’il n’y aurait nulle autre aube.

Elle était partie, le laissant étendu sur les vagues absurdes ou résonnent les étoiles de mer qui ne savent ou se cacher.
Elle était partie comme elle était venue, le vent dans sa paume ouverte, ne laissant derrière elle que le gout de cendres mouillées et le froid qui succède au brasier. Sans un mot.
Lui faisant gouter le poison du vide puisqu’il s’était fait vulnérable.
Comme dans un songe il avait cru trouver de l’or. Mais au matin, au réveil, glissait sur sa peau ce petit peu de soleil.
Fondu.
Flocon de vie.
Aussitôt effacé.
La chambre n’était pas faite, comme quand elle était là. Soudain trop grande, soudain trop muette. Et au loin la terre qui avait oublié.
Oublié de trembler sous un cheval.
Le laissant seul et vide, avec tant en lui, tant pour elle, qu’il ne savait plus… Lequel des deux était absent.

Depuis dix jours, hagard, il marchait au hasard, son absence plantée dans sa gorge comme un morceau de métal, caricature de lui-même, parfaite imitation de vie, marionnette pour un dernier naufrage.

Sur la crête au loin enfin paraissait, tremblant, le loup sauvage au pelage noir et sale, maigre et efflanqué. Le loup d’autrefois au regard rubis qu’il était venu retrouver, le monstre jumeau qui n’avait pas su voir le danger.
La bête l’observait. Sa fatigue, son épreuve, son cri silencieux. Il était presque prêt pour qu’enfin elle vienne. Cette bête qui déjà pensait…

« Tu veux désunir la vie avec elle ? Passer la colline et plonger dans l’onde profonde ?
Son corps aimé si tiède et si beau a rendu ton ventre au vide et le vide à la vie.
Quel gâchis que cette souffrance dont je n’ai pas su te prémunir, quel gâchis que cet abandon qui fut si beau…
Tu veux partager la mort avec la mort. Pour mieux savoir que tu as vécu. Eliminer le glaçon de ton ventre, du centre de ton désir égoïste.
Tu veux que je brise l’idole, la statue de plâtre.
Tu veux que j’efface tout. Qu’il n’y ait rien. Ni vide ni souvenir du vide. Que je dévore le regret éprouvé, quand s’est consumée l’illusion. Que j’efface la déesse, cruelle comme la mer, qui a fait de toi un pantin humain.
Tu veux retrouver le pacte qui nous unissait, lorsque nous ne faisions qu’un. Grandir et ne plus frémir au son de son nom.
La nuit tombe et je suis prêt. Je fondrais sur toi lorsque la boue sera devenue trop forte et tes plaies trop vives. Lorsque la fatigue aura vaincu tes ridicules sursauts.

Pour ressusciter l’alliance.
Parce qu’il faut que tu meures pour renaitre. Immaculé et oublieux.
Tu n’auras plus de résistance et je broierais ton foie et ton cœur, mettant fin au poison. Sur toi glissera le plomb pesant de l’oubli que tu réclames. Comme le rocher qui se gausse de la danse incessante des vagues»

Comme un soldat dans la nuit, il avançait, debout, traversant ce reste de vie sur cette plaine pelée. La plaine pelée et tordue qu’il avait choisie.
Pour qu’elle l’avale.

Le rendez vous, la délivrance avait sonnée.

Et lorsque le loup frappa, le petit homme offert ne murmura que quelques mots …. « Epargne là… ».
La bête eut un sursaut de surprise et son regard rubis fut mouillé de chaudes et riches larmes de sel.

Quoi ? Alors c’était vrai ?
Elle était ton sang… Elle était ton air.

Même ta mort est ma défaite.

 

 

 

© Régis B.