"La pluie".... (nouvelle jazz)

© Régis B.

 

 

 

 

                La pluie battait largement le flanc du pavé. Une de ces pluies d’hiver, froide. De celles qui s’insinuent partout, qui vous glacent.

Autour de moi les gens pressaient le pas, réfugiés dans l’espace trop grand de leur manteau, l’esprit rempli de brume. Ils fuyaient l’inhumanité des rues mornes, le goût de cendre humide qui flottait. Ils partaient se réfugier au cœur de leur famille, parler de Noël et toaster leur fin d’année.

Je faisais comme eux, la tête baissée, évitant les grilles où auraient pu se perdre mes talons trop hauts. L’hôtel n’était plus loin. Encore quelques pas et je serais sur la douceur ouatée d’une moquette impersonnelle. Bercée par le ronronnement discret d’un ventilateur cocasse, cernée par ce personnel trop poli, trop propre. Uniforme sur uniforme.

Je détestais Noël depuis toujours. Tout ce bonheur de circonstance. Toutes ces guirlandes pendues à des arbres morts. Tout était joué, tout était feint. La joie n’a pas d’anniversaire. Elle existait dans le rire cristallin d’une môme qui dévore son petit déjeuner. Ma môme. Celle qui souffrait de n’avoir plus que sa mère. Plus que moi. Vraiment je détestais Noël.

Le hall luisait, aseptisé, vaste, vide. Je marquais le sol de la ponctuation humide de mes pas. Inodore. Incolore. Inaudible. Une journée à chier. Si loin de moi que j’en voulais pleurer. Mais une femme ne pleure pas quand elle est maquillée. Les larmes coulent à l’intérieur.

Dans le bar vide ruisselaient quelques notes de jazz. La calme complainte d’un trompettiste excentrique. Excentrique et décédé. Ressuscité par la magie pour nous faire voyager encore et encore. Sacré bonhomme. Merci pour l’ivresse. Derrière le bar une jeune femme lustrait ses verres propres. Toute à son ennui. A peine perturbée par le sifflotement léger d’un client qui lui faisait face.

Comment pouvait-on siffler par un jour pareil ? Elle ne s’en rendait pas compte mais le jeune homme discutait. Ô pas avec elle… non. Avec lui. Avec le vieux musicien solitaire qu’on avait déclaré immortel. Chaque sifflement, chaque note composait son dialogue. La trompette parlait, il lui répondait. Il la précédait, la suivait. Ne cessait les clins d’œil à chaque phrase de l’instrument… « call and response pattern »… j’assistais amusée à cette discussion improbable. Whistle boy… un bœuf simple et joyeux. Une jam session pendue, suspendue dans le temps, comme une valse, une danse, un dialogue amoureux.

Il parlait à cette trompette. De la même voix qu’elle. Complètement étranger à ce qui l’entourait. Il la séduisait. Elle rougissait. Il lui prenait la main. Elle l’enveloppait. Il la faisait rire. Elle se livrait. Pendues au fil à linge du soir, je voyais les notes se mêler, se prolonger, jouer à saute-mouton. Un gimmick hypnotique. Une parade intime entre le Jazz et l’inconnu.

Sur son visage trônait un sourire de bambin. Visage fin. Quelques rides au coin de l’œil et des mains de pianiste. J’ai envie de me joindre à eux. De flotter à la surface de sa conscience. Ou de son Martini. Le voler à cette amante de cuivre qu’il savait si bien faire soupirer. « Bonjour » dis-je, « cela ne vous dérange pas si je me joins à vous ? ». Un sourire pour toute réponse. Sympathique.

« Enchantée. Mary-Jane. Je suis américaine. Je vous écoutais » . « Enchanté. C’est elle qu’il faut écouter. Pas moi ». Il désignait d’un doigt le haut parleur, d’où pleurait l’instrument. « Elle est américaine aussi ». Je ne pus m’empêcher de rire. Il avait dit cela de manière débonnaire, naturelle, simple.

« Comment vous appelez vous ? » rajoutais-je. « Moi ? Oh.. heu, je ne sais pas ». Il avait imperceptiblement haussé les épaules. Etonné par sa propre réponse. Comme s’il se la faisait à lui-même ou qu’il réalisait l’absurde de la situation. Le ton était sincère, presque désolé. Amusé en tout cas par ma surprise et les yeux ronds qui suivaient. Il m’avait bien eue.

« Vous ne voulez pas le dire ? Vous avez bien un nom ? » Il riait sans son aucun de sa propre blague. L’œil pétillait, inquisiteur, au milieu du visage trempé. « J’en avais un. Je l’ai perdu. Je sais c’est con… Où ai je bien pu le foutre ? ». Une main, une de ses mains de pianiste ajoutait le geste à la parole et fouillait déjà nerveusement sa poche intérieure. Le sourcil en accent circonflexe, réellement soucieux. Il se foutait de moi avec élégance. J’aimais. Paisible et détendu, le jeune homme sans âge étalait devant moi le contenu maigre de son veston, mimant parfaitement la petite panique des gens distraits… « Décidemment …» ajoutât-il « je perds tout en ce moment ». « Cela arrive. Des choses de valeur ? ». Je devenais curieuse.

A ces mots je vis ces gestes se figer. Son regard fixait le verre devant lui soudain, sans le voir. Un manteau d’immense mélancolie venait de tomber sans prévenir sur ses épaules.

« Ho… non. Enfin oui… En quelque sorte » lâcha-t-il dans un soupir. « Juste la femme que j’aimais, l’endroit où je vivais… Et mon chat ».

Silence. Même la trompette s’était tue.

Mon Dieu ! Quelle tristesse dans la voix ! La barmaid avait freiné son mouvement de main imbécile et épargné son verre.

« Excusez moi. Je ne voulais pas... Je suis désolée ». Désolée oui. Désolée et furieuse de n’avoir pu dire que cela. Navrée par l’extraordinaire banalité de mes propos… Quelle conne ! Quelle cruche !

« Je savais que vous diriez cela. Tout le monde dit ça ». La tristesse avait laissé place à la douceur. Le regard s’était fait velours, tendre et rouge, compatissant. C’était un duvet qui avait remplacé le voile. C’est con mais je trouvais cela foutrement beau. Il semblait me conforter. Sentir ma gène et me dire : « ce n’est pas grave… »

L’espace d’un moment je ne sus que dire. J’écoutais le haut parleur lui parler, la musique le caresser. La trompette avait repris son monologue pour lui. Elle, elle savait. Elle savait depuis le début…

D’un geste il avait commandé un nouveau verre pour moi. Exactement ce que je voulais. Comment avait il su ? Ce type était étonnant. Etrange. Il parlait à de la musique, lisait en moi. Chaque regard qu’il posait sur les choses était remplis de sentiments mêlés. Mélancolie, tendresse, compassion. Débordant d’acuité comme s’il connaissait chaque objet par son prénom. On avait l’impression que le décor le couvrait comme un ami. Il souriait, perdu dans ses pensées. Il attendit la fin d’une note avant soudain d’éclater de rire. « Rassurez vous » dit il « c’est surtout le chat que je regrette ! ». Le regard s’était fait complice, carnassier. Il me gratifiait d’un clin d’œil dans le sourire. Amusé une fois de plus par ma surprise.

« Décidément vous êtes joueur Monsieur qui n’a pas de nom … »

« Pardonnez moi Mademoiselle Jane. Je plaisantais. Ca n’est évidemment pas le chat que je regrette. Quoique… ». Et suivant ces mots, Berger fredonnait à la radio son « Mademoiselle Jane » comme un écho… A croire qu’il avait potassé la programmation à la seconde. Il jouait. Et le monde jouait avec lui.

« La fille bien sur » dis-je.

« Oui, la fille… Bien sur » répondit-il.

« Racontez moi. J’ai tout mon temps et pas grand chose à faire. Je voudrais savoir. Je suis curieuse de nature ».

« Vous savez, c’est banal comme histoire. Vieux comme le monde et con comme la lune. L’astre et son satellite. Tout un programme ! ».

En fait il se moquait de lui-même. Avec la même tendresse compréhensive qu’il montrait pour l’extérieur. Cette tendresse d’homme blessé. Fragile. Cette tendresse que n’ont que ceux qui souffrent. Comme s’ils s’excusaient de souffrir…

« C’est juste l’histoire d’un amour qui finit vous savez…Qui finit mal… Que dire de plus ? ».

« Racontez moi. Racontez moi votre histoire. Cela faisait longtemps que vous viviez tous les deux ? »

« Presque deux ans… Je sais. C’est court. Et pourtant croyez moi ce fut long. Long. Plein. Intense. Un brasier… »

« Quand une flamme brûle deux fois plus vite, elle dure deux fois moins longtemps… »

« Non. Cela est encore faux. Pas pour moi. Pas en moi. Et… »

« …En elle ? »

« Oui. En elle…bien sur. Ok. Vous marquez un point. ».

Il recommençait à sourire. J’avais posé le doigt sur une vérité qui le dérangeait. Il le savait. Il acceptait la remarque.

« Oui bien sur elle était différente. Plus jeune. Peut être plus engluée dans le mirage des belles paroles auxquelles on veut croire. Sans y croire. Moi j’y croyais. Je vivais ce que je disais. Il n’y avait pas un mot que pouvaient renier mes tripes. Elle ne m’a pas menti. Elle s’est mentie à elle même ».

« Mais c’est vous qui avez cru à ces mensonges… »

« Je voulais les croire. Elle aussi. Elle n’en avait juste pas l’endurance. J’aurais aimé qu’elle soit plus lucide avec elle même ».

« C’est donc elle qui vous a quitté… »

« Vous êtes perspicace… » dit il dans un rire…

« Ha ! Cessez donc de vous moquer de moi… Je vous croyais sérieux »

« Cessez de dire des bêtises et buvez votre verre. On ne peut pas être sérieux quand on parle d’amour ». De nouveau le sourire carnassier. Presque un clin d’œil. Comme une soupape qui soufflait : « Reste légère… ».

« Pourquoi avez vous dit avoir perdu l’endroit où vous viviez ? »

« Parce que c’est vrai. J’y vivais avec elle. Et je suis parti. Presque du jour au lendemain. J’ai fermé la porte un soir. Elle était absente. Je laissais tout derrière moi. Du moins le croyais-je. J’ai du pleurer je crois. Comme un imbécile. Comme ces gosses qui ne veulent plus repartir de la colo à la fin de l’été… »

« Du moins le croyais-je ? »

« Oui je ne le comprenais pas mais j’emportais avec moi tous les souvenirs. Les regrets. Cet amour en moi qui ne voulait pas mourir. Il n’y a rien de plus dur à tuer. Ne le saviez vous pas ? Je n’ai plus revu ni femme, ni chat. J’allais affronter le dehors. Presque sans rien. C’était terrifiant. Terrifiant et excitant. »

« Où êtes vous parti ? »

« Nulle part. Je n’avais nulle part où aller. »

« C’est dingue ! Vous vous êtes retrouvé à la rue ? Mais pourquoi être parti alors ? Elle ne vous en a pas empêché ? Elle ne savait pas ? Vous ne pouviez pas… ?»

« Non. Non je ne pouvais pas. La rue ou le froid pouvait peut-être me tuer, mais rester c’était mourir à coup sur. Partir et jouer ainsi à la roulette, c’était peut-être pour moi aussi la dernière manière de lui dire, de lui prouver, que je l’aimais. Au fond je n’étais pas sur de vouloir survivre à cela… Alors la rue … »

« Mais elle ne vous en a pas empêché ? Elle savait ? »

« Oui bien sur elle savait. Elle a pris mes mensonges et mes dissimulations sans y croire. Nous savions tous les deux. Elle était débarrassée, je me jetais dans le brasier. Chacun croyait y trouver son salut… »

« Mais c’était égoïste de sa part. vous pouviez… »

« Mourir ? Oui… Et bien plus encore que je ne l’imaginais. J’ai même failli une fois. Une nuit de trop. Trop froide. Trop faible. Les médecins disaient « hypothermie ». En fait on s’endort… »

« La sal… »

« Non ! Ne dites pas ça. Vous vous tromperiez gravement. Elle se battait pour elle même. Pour recommencer une vie. J’étais de trop. Elle était juste inconsciente des risques. Et puis cela ne la regardait plus. »

« Non. Elle vous a abandonné. Je suis désolée »

« Oui. Quand on quitte on abandonne toujours. En quelque sorte je me suis abandonné moi aussi »

« Comment s’appelait elle ? »

« Elle. Ho… Tiens c’est drôle… Je ne m’en rappelle plus »

Et de nouveau son sourire… Le regard plongé dans le mien, avec un je-ne-sais-quoi de panique qui luisait tout au fond. En l’espace d’une seconde j’étais face à un enfant. Un animal, sur la défensive…

« Vous ne… »

« Je vous en supplie… »

Avais-je vu une larme ? Non… Le reflet salé d’une goutte de pluie qui s’était invitée entre nous. Petit perle immobile qui disait toute l’eau que peut renfermer un amour.

« Excusez moi ».

« Pourquoi vous a-t-elle quittée ? »

Silence. La barmaid laisse échapper un verre des mains. Il se brise. Mon inconnu le regarde comme si le hasard avait répondu.

« Pourquoi voulez vous qu’on quitte un homme ? »

« Je ne sais pas… Il y a des milliers de réponses possibles… »

« Non c’est faux. Il n’y en a qu’une seule. Il n’y en a jamais qu’une seule et toujours la même. La pire. La plus simple. La plus banale. Celle qui n’admet pas de parade. Elle est sans appel. Le genre de raison qui vous fait face, blafarde, dans sa plus atroce nudité. Le genre de raison pâle et cristalline, presque mathématique dans sa pureté. Nous la connaissons tous… »

« … »

« Elle ne m’aimait plus Mary Jane. Tout simplement. »

Je venais de ressentir une agonie dans sa phrase. Une lassitude. Le sentiment que nous jettent les hommes désarmés face à une vérité qui les broie. C’était simple. Simple, vrai et atroce. Une vérité calme et aiguisée. Une lame de rasoir. Pas d’appel. Pas d’avocat. Juste cette accusation qui se fait sentence. Et bourreau.

« Elle se réveillait à mes côtés en se demandant pourquoi elle était là. Plus là. Depuis longtemps. Mais moi j’étais aveugle. J’avais vu et je niais ».

(fin de la première partie…. Suite à venir)


© Régis B.