"Reflets".... (nouvelle intimiste)

© Régis B.

 

 

Trois heures.

La lumière est faible, sourde, irréelle, du fond de mes pupilles fatiguées.
Une tendre luminescence, petit coton de clarté, plane encore comme un brouillard sur le souvenir qui s’éteint de la journée. Elle s’étire, balancée mollement entre le phare hésitant de ma cigarette et l’écho incertain qu’en renvoie le miroir.
Elle est là.
Juste à coté.
Le bruit assourdi de la douche témoigne de sa présence à mes sens endormis. Je l’attends et je sais. Je sais que ce soir, plus que tout autre soir, elle a besoin de moi. Un peu plus qu’avant.
La porte s’ouvre sans un bruit. La lumière, pâle, aveuglante, cache un instant à mes yeux le spectacle de sa sortie. Mais je l’entends : Son pas léger sur la laine de l’entrée, le flottement tiède du nuage épais de vapeur qui la porte.
Mes yeux s’habituent juste assez pour discerner un instant sa silhouette, les reflets irisés sur sa peau humide, ces dernières gouttes qui s’enfuient le long de son bras, pour mourir, acculées, sur la peau fine du poignet.
Elle éteint, finit de se sécher, en silence, sans un mot.
Se retient elle seulement ? Je ne sais pas.
Je la devine pourtant, dans l’obscurité, capturant dans ses prunelles bleutées les reflets fugitifs et déformés d’une allumette qui finit de se consumer.
Les mains levées sur ses cheveux prisonniers, elle a fugitivement en cet instant ce doux penchement de tête qui lui est si familier. Si familier… De derrière, un liseré de lumière, fin et bleuté, vient l’esquisser, la souligner, de la courbe de l’épaule à la nuque, ainsi dévoilée. Timide, imperceptible, il prend naissance avec les premières mèches, caresse le lobe d’une oreille, longe le cou et le dessine, se perd enfin sur la tempe et son fin duvet.

La serviette est tombée. Un mouvement rapide du menton ramène en arrière sa chevelure, soudain déployée, comme une aile sur son cou, ou une vague qui vient s’échouer.
Le claquement sec et cristallin qui en résulte me surprend un instant et me fait sursauter. Merde…Ma cendre est tombée.

Je la perçois, qui sourit. Ses paupières se soulèvent, amusées. Elle inspire, puis capture du bout de la langue le rose de sa lèvre inférieure, jusqu’à l’amener à l’orée de la bouche, pour la mordiller. J’en oublie ma cendre…Attendri par ce geste qui m’a si souvent troublé.
Elle s’inspire enfin, comme une ombre. J’ai envie de dire quelque chose, mais j’en perds l’idée. Je me tais alors et tend les poings pour me soulever, et m’écarter. Sans jamais cesser de la regarder.
Elle se penche, sa main se tend, puis saisit le drap qui se froisse entre ses doigts fins. Elle amorce un geste délicat du poignet, qui finit de l’écarter, elle le tire un instant à elle, puis se redresse… Si nonchalamment, si violemment indifférente à sa propre beauté.
Son buste arqué se déploie, dans la foulée, entraîné par les épaules qui ont calmement et imperceptiblement pivoté. Elle accentue la prise. La main rejoint la hanche, doucement, et finit par s’y appuyer.
Elle plie enfin la jambe, effleure de la cheville sa cuisse, et avance lentement le genou, qui se pose… Et s’enfonce, dans la pesanteur ouatée du lit défait.
J’ai retenu un souffle, presque par erreur. Distrait un moment de vivre par la beauté, la si simple beauté du geste. Sait-elle seulement à quel point, en cet instant, je peux l’aimer ?…
Je ne l’avais pas vue, mais l’autre main s’est furtivement approchée, et posée, près de moi. Le poids de son corps se déplace alors, imperceptiblement, pour s’y porter. L’épaule se hausse, sous la poussée, et c’est l’autre jambe qui se plie, en silence, à son tour, qui se plie et qui passe. Qui se plie et se pose, toute entière, le temps d’un souffle discret. Sa cheville rejoint, sur le tissu, le premier genou et le cache.
Les jambes se déplient, l’une contre l’autre, dans un doux bruissement de nylon, et son corps, enfin, s’appesantit, tout entier, allongé, déposé.
Je ramène alors sur elle le drap, pour en couvrir sa nudité, et d’un geste ample et mesuré, le presse sur son épaule, que je serre tendrement à travers l’étoffe, le tissu, qui en épouse maladroitement la forme.
Elle, ramène en arrière ses cheveux humides, comme une grappe, d’un geste fatigué, penche la tête avec une grâce sublime, pour quitter l’oreiller, et vient toute entière se lover, se blottir contre moi, d’un seul coup si minuscule, si désemparée.

Ma main vient juste de se poser, sur son ventre, et je découvre, muet et bouleversé, dans cette pose, son souffle lent et mesuré, l’étonnant prodige de sa fragilité.

Je libère alors, fasciné, quelques volutes de fumée qui dansent, suspendues à son chevet, comme les bulles d’air irisées d’un jeu d’enfant. Son regard espiègle s’y attarde. Elle esquisse un geste, qu’elle retient au dernier moment, pour les capturer, puis me regarde. Si pleine d’une fugace ingénuité.
Le visage est mutin, changeant, partagé entre foudre et innocence. Me serais-je trompé ? Tantôt mélancolique, tantôt lutin, il fait jouer, par de minuscules effets, son adorable petit nez en trompette, tout droit sorti de l’enfance.
L’envie me prend de le mordiller, tout doucement, du bout des dents, le faire rosir de plaisir, et lui arracher un petit cri amusé.
Je me retiens pourtant. Ce n’est pas l’instant, car je sens, contenu, le torrent qui vibre dans sa gorge, prêt à exploser, à tout emporter. Le torrent qui va bientôt me déchirer.
Un soupir absent l’annonce déjà.
Ses fossettes se creusent, en une moue boudeuse. Les yeux s’embrument, puis se ferment. Ses lèvres se sont pincées. Hésitantes.

Les doigts, dans mon dos, se crispent tout à coup. Elle se serre au creux de moi, affolée. Si brutalement belle, si… déchirée.

Et je les prend, je les enlace cachant ma panique. Son souffle oppressé. Sa peine. Et bouleversé, je la regarde.


Pleurer.


La première larme s’est dessinée à la commissure de l’œil et a pesamment roulée, sur la peau, sans dériver. Un hoquet de surprise, poignant, l’a alors ébranlée, et je n’ai pu que la serrer, un peu plus fort, l’enlacer, sans rien dire, pour la porter, la protéger…

Elle ne m’a jamais tant charmé.

© Régis B.