"The Door".... (nouvelle contemplative)

© Régis B.

 

 

 

 

Qu’est ce qu’une porte ? Quels mystères peut cacher cet objet, de bois fin ou de dur métal, des textures et couleurs de l’imagination humaine ?
Le poète nous dit qu’il y a autant de portes que d’âmes. Mais les poètes, jolis menteurs ou fins alcooliques, se trompent souvent.

Celle qui me faisait face, en tout cas, avait ceci de particulier qu’elle était entrouverte... Entrouverte à mes yeux. Pour la première fois.
Cette bête porte, si couramment fermée, si usuellement objet de mon dédain, tout au plus. Elle était ouverte. Ce jour, cette heure. Et pour la première fois.
Et ce simple signal avait réveillé en moi un démon endormi.

Elle formait avec son encadrure un espace fin et sombre. Si fin. Si sombre. Un espace fin qui se révélait dans toute la virginité de son éveil, un étroit petit précipice à envies, un minuscule “je ne sais pas”, soudain si entêtant, qui venait de capter mon regard.

Aussi stupide que cela puisse paraître, je remarquais pour la première fois la beauté simple de cette porte. Vert-ocre, de la couleur des paradis de l’Islam, lambrissée, usée des caresses de milles mains répétées.
Le bois était sculpté de formes orientales, abstraites, que le temps avait patiemment polies, craquelées, patinées en un dégradé de couleurs lavées par le soleil. C’était une porte lourde, marquée par son histoire à elle, faite de rages et de baisers volés, de claquements furieux et de soirs de première.

Je la voyais vraiment pour la première fois.
Et je sentais déjà son appel.
Ce jour. Cette heure.

J’ôte alors mes gants. D’un geste court et mesuré j’appuie sur la poignée de cuivre. Doucement. Tout doucement.
Quel est ce signal, cette envie qui fait qu’aujourd’hui j’ose ? Mon corps est aimanté, mon esprit troublé par ce fin espace qui résonne comme autant de mystères. C’est une odeur, une fragrance, un tiède et capiteux mélange. Mélange suave d’interdit et de plaisirs dissimulés.

Un parfum qui se nomme “curiosité”.

J’ouvre donc...
Je sais qu’à cette heure le théâtre est fermé. Et pourtant je m’introduis à la dérobée, à la faveur de cette porte si hypnotiquement entrouverte. Pas un bruit. Juste l’écho de mes pas, étouffés dans les laines d’une épaisse moquette rouge.
La porte se referme doucement sur mon ombre tandis que j’avance dans la pénombre rougeoyante d’un décor capitonné. Quelque chose m’attire plus loin. Quoi ? Je ne le sais pas encore. Mais le délicieux frisson qui me parcoure m’avertit. Je vais voir. Voir quelque chose que je serais seul à contempler.

J’avance.

C’est au détour d’une colonne que je l’aperçois, comme une apparition sur la scène. La danseuse.
Elle est seule, blottie dans le silence presque parfait de sa simple présence. Je discerne maintenant ses mouvements, la sarabande extatique de ses mouvements.
Le pied se pose sur le vernis d’une latte dans un simple bruissement de satin. La latte ploie légèrement puis la renvoie dans les airs comme la plume qu’elle dessine de ses bras.
C’est magnifique tout ce silence. Magnifique de la voir tourner sur son appui comme un oiseau, magnifique d’entendre les légers halètements qui rythment son exercice, magnifique de voir les perles délicates de sueur sur sa peau, comme une rosée sur la feuille matinale.
Elle a les yeux à demi-fermés, concentrée de tout son esprit sur ce qui me semble à moi si naturel : le une-deux des chevilles, la jambe qui se plie puis se détend, la grâce des poignets, le posé d’une nuque. Cette fille dégage quelque chose d’extraordinaire. C’est une symphonie à laquelle je suis spectateur. Un pur exercice d’expression corporelle. Et ce qu’elle dit, de ce corps admirable, c’est la grâce.
Tout est synonyme de grâce.

Je suis resté tapi dans l’ombre presque une demi-heure avant de m’évaporer, comme un voleur, satisfait de ce vol avec elle.
Mais il faut bien se poser au bout, et je n’ai pas voulu la déranger. Je la remercie pourtant de cet instant magique qui me fut donné, dans ce théatre-écrin à cette beauté.
Grâce à une porte. Une porte entrouverte...


Et un parfum nommé “curiosité”.

© Régis B.