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"Tout un océan".... (nouvelle salée)

© Régis B.

 

La pluie battait largement le flanc du pavé…Marc, emmitouflé dans un large pardessus de tweed, laissait la bruine lécher son visage, courir sur son front comme une caresse tiède et s’enfuir dans son cou comme une amante lasse et délaissée.
Portée par les aléas du vent elle embrassait tour à tour le plâtre de ses joues, jouait avec les mèches de sa nuque, comme un souffle, ou le fantôme d’un baiser, puis soudain le giflait dans une grande bourrasque celtique et enjouée.
Elle composait tout autour de lui l’image d’une femme éthérée qui le frôlait, l’enveloppait. Une femme qui s’immisçait sous chacun de ses vêtements trempés, une femme ou une fée qui susurrait à son oreille : « j’ai toujours été la… ».
De ce matin brumeux il gardait en lui, comme un reflet, toutes les lueurs de l’aube ; Pale et mystérieuse, elle composait avec la pluie d’étranges reflets irisés qui coloraient la pierre, ce granit rose dévoré par la mousse qui envahissait toute la région. La terre, chaude de la veille, transpirait une brume laiteuse qui finissait de mêler tout le paysage.
Son regard bleu profond se portait sur l’horizon. Bleu et pale, brûlé à des rêves trop beaux pour un homme.
L’âme de ces yeux la était noire comme le jais, lunaire. C’était la répétition miraculeuse des lumières de l’aube qui l’avait éclaircie, changée, masquée.

Avec les années son regard avait changé, semblait de plus en plus perdu au loin, absent. Il avait pourtant pour ses proches de magnifiques fulgurances. Lorsqu’il se posait soudain sur les êtres et les choses avec une tendresse infinie et la violence d’une présence animale.
Le mâle quittait alors la meute et couvait ses petits.
C’était un loup et un père.
Un père avant tout.

En cet instant pourtant il n’existait plus que pour l’océan.

L’océan.

Coloré de jade et d’écume, il vivait et pulsait d’un grondement sourd et puissant, jouait avec le ciel une valse de teintes mêlées ou la frontière des éléments devenait indistincte.
La mer avait décidé d’envahir l’air. Elle débordait de son domaine, reprenait ses droits, posait ses marques sur un paysage qu’elle avait composée.

« Fata morgana … » pensa-t-il.

En cet instant seuls les Allemands des bords de la baltique pouvaient savoir ce que marc vivait. Le spectacle millénaire des noces de l’océan posait sur ses lèvres un goût salé, suave, presque amer.
Il laissait chacun de ses sens épouser l’instant, capturer l’odeur que renvoyait la terre humide, goutter à l’iode des vents, laisser chaque goutte creuser sur lui son sillon. Chaque chose rappelait à sa mémoire le souvenir de voluptés endormies.
Au loin le scintillement régulier d’un phare rythmait en lui toute une valse d’émotions. Comme le métronome d’une apparition trop courte, un clin d’œil du lointain…

Marc écrasa sa cigarette au sol en retournant vers la voiture. Il n’avait même pas pu la fumer, oublieux du temps et la contemplait pendouiller, merdeuse, collée au bout du bec, avec un passable goût de tabac trempé.
Super… Il en rigola de bon cœur et tout en essorant son col accéléra avant de foncer vers la voiture.
Ses pompes faisaient un étrange bruit d’éponge et la pluie rappelait soudain à l’inconscient toute la violence de sa morsure glacée.
L’abri de sa petite « betty » était à portée. Il s’y enfourna.

Souffla.

Le voyage fut quasi-comique ; Ragaillardi par le cadeau de cette brève apparition il entonna un improbable adagio italien a tue tète, enveloppé par la buée que dégageait l’animal mouillé qu’il était. Evidemment il chantait faux. Faux et fort.
Et alors ?
Mais la mélancolie le rattrapa dans la substance de cette aube sans soleil. Qu’y pouvait-il ? Il était ainsi. Pourquoi en cet instant, à cette heure, fallait il qu’elle l’envahisse ainsi sans raison ?
Le contrepoids de son clin d’œil aux choses. L’envers du don. La tristesse innée d’être seul face à ces fulgurances extatiques quand il aurait tant voulu les offrir, les partager.
Mais les gens sont aveugles.

Il avait parfois l’impression d’être perdu, solitaire, au sommet d’une montagne qui embrassait le fabuleux panorama d’un paradis perdu. Comme un ange déchu, déchu et retrouvé, et qui par accident se souvenait…
Personne avec lui pour contempler, pour le croire. Putain de bordel ! Ouvrez les yeux ! Regardez….comme c’est beau.
Mais les gens sont sourds.

Et lui, il s’abîmait dans cette religion révélée, dont il était à la fois le prophète et le seul croyant. D’où ces accès de mélancolie.
Mais je m’égare….

Je résume : Nous avons donc un prophète ridicule, mouillé et mélancolique, ersatz de clope au bec, au volant d’un pot de yaourt affectueusement baptisé « betty » (boop). Brusque retour aux réalités des choses !
Et l’animal, fumant de toute sa vapeur de mammifère à l’essorage, roulait comme un bolide vers son home sweet home.
Ca fait un sacré ange déchu non ? ?
Je passe sur l’adagio passablement massacré, faute d’autoradio, et les bruits d’éponge au freinage comme a l’embrayage…
Les anges ont aussi droit à l’auto-dérision.

Quelques minutes plus tard, marc arriva chez lui. Il coupa le moteur. Les phares. Frein à main…
Le cœur battit un peu plus lentement tandis que passait la main sur le front.
La porte passée, marc jeta les clefs sur le meuble de l’entrée, le manteau négligemment sur une chaise, tandis qu’il allumait une vraie cigarette, sèche, qu’il allait pouvoir finir. Finir et commencer.

La maison elle-même était un rêve. Jetée à la pointe d’une langue rocheuse elle côtoyait en toute quiétude l’ensemble des éléments déchaînés. L’océan formait autour d’elle un tendre cocon vert et avait modelé la pierre des murs de mille couleurs pastel qu’atténuait le lierre d’un vert profond.
Parfois la marée décidait d’envahir la route et faisait de l’esquif une ile soudaine, coupée du monde. La bâtisse devenait alors aux yeux des curieux un fantomatique navire immobile, un pilier dans l’immensité vivante, léché par le soleil du solstice.
Les gouttes de pluie, elles, s’étaient invitées d’elles-mêmes et longeaient le bord de la lèvre supérieure de marc. Comme un baiser.
Le petit Tom, qui devinait ses états d’âme, était venu les attraper du bout du museau tout en lui offrant le réconfort de sa présence : poils et tendresse.. Déjà son ronronnement de chaudière inondait la pièce. Adorable petite boule de câlins couleur suie : le chat le plus con de la terre. Le plus con et le plus attachant…
Son corps fin et presque trop petit portait au bout d’un cou trop long la rondeur duveteuse de sa tête joviale. Deux grands yeux étonnés accompagnaient en permanence le comique des bégaiements qui lui servaient de miaulements.
Un chat qui bégaye : on avait tout vu ! …….

On dit, phrase un peu facile, que les chats sont des champions de l’équilibre… Le petit Tom faisait allègrement mentir cette légende. Du haut de pattes beaucoup trop longues pour un corps si fin il faisait irrémédiablement penser à un bambi félin, désespérément maladroit et juvénile.
En guise d’accueil il dodelina un instant de la tête pour finir par galoper, joyeux, sur la terre cuite du bar. Marc ne le vit venir qu’a la dernière minute. Il était déjà trop tard et l’innocent fauve put gratifier son maître du coup de boule habituel qui lui servait de bonjour.
Autrefois minuscule, l’animal avait pris cette affectueuse habitude pour saluer le bougon marc. A l’époque c’était adorable. Adulte, il lançait avec la même joie ses six kilos de tendresse dans un grand coup de tête désormais plus « surprenant » qu’autre chose.
Marc ne pouvait s’empêcher d’en rire à chaque fois, surtout quand il avait la chance de voir venir le bel innocent. L’esquive était alors de rigueur et le petit Tom, tout aussi joyeux, allait jovialement s’écraser contre le mur dans un grand bégaiement étonné.
Marc se fendait d’un « Olé !» de rigueur et, hilare, s’empressait d’aller ramasser les quatre pattes velues en l’air et le sourire au bord des moustaches qu’était son chat.
Je vous l’ai dit : le chat le plus con de la terre, le plus con et le plus attachant…

En attendant, le petit Tom avait gagné cette manche et pouvait, ultime récompense, lécher goulûment de sa langue râpeuse toute la surface du visage salé de son maître. Presque assommé.
Marc reprit vite ses esprits, souriant de la bonne surprise qui n’en était plus vraiment une.

« Tom Tom, j’ai ramené le café…. » dit-il.
« Tu fais chauffer l’eau et tu vas réveiller Laurie ? »
« Non, laisse pour Laurie…C’est un plaisir que je me réserve… »

L’animal, content comme toujours, regardait marc du même regard stupide qui le rendait si mignon, sans comprendre…

« Allez Tom, s’il te plaît…. Fais le café ! Joue pas au con, je te connais…. »
« Tu crois que je t’ai pas vu l’autre jour ? Quand tu tapais le carton avec tes potes en fumant un joint ? »

Mais le petit Tom ne réagissait pas, jouait comme toujours l’imbécile, comme s’il semblait dire « Ben j’suis qu’un chat, je sais pas faire le café ! …… »

Marc sourit, amusé de son propre monologue, tout en préparant calmement le plateau du petit déjeuner. Déjà l’air s’emplissait de la douce odeur du café frais et les tartines se multipliaient en désordre sur le plan de travail.
Marc, une fois satisfait, pris le plateau passablement chargé dans ses mains et, quittant la cuisine, commença à traverser la maison somnolente de cette matinée d’automne. Escorté de l’habituelle boule de poils noirs, il slalomait amusé entre les vestiges des jeux du Toinou-qui-range-pas-ses-affaires.
Il y avait la épars l’ensemble coloré et plastique des compagnons imaginaires du petit Toinou, endormis comme l’était sûrement l’effroyable bambin qu’était son fils.
Marc posait sur chacun d’eux le regard attendri du père qu’il était quand l’océan quittait son esprit. Chacun d’eux était synonyme de mille rires et milles cris. Chacun d’eux portait en lui un univers ou se perdait le petit bout et son sourire carnassier…

 

 


(fin de la première partie)

© Régis B.