"Une heure".... (nouvelle onirique)

© Régis B.

 

Une heure… Juste une heure. La nuit. Le silence. L’écho absent d’un moment privilégié ou il faut exister. Exister et voir. Au début j’hésite. Dieu seul sait pourquoi, à ce moment, à cet instant précis de la nuit, je me suis échappé du sommeil. Je n’entends que le souffle lent de ma respiration, qui soulève mon torse nu, le flux discret du sang qui gonfle mes veines, le tintement léger de mon instinct qui me dit: « debout ». Il y a quelque chose à vivre. Là. maintenant. Quelque chose qui n’appartiendra qu’à moi. Qu’à nous. Mais je ne le sais pas encore….

Et c’est cette certitude, comme un appel venu du fond des temps, qui m’éveille doucement.
Cela a un nom : Intuition. Curiosité.
Mon souffle s’accélère tandis que j’écarte les draps. J’attrape machinalement une cigarette posée près de moi et l’allume. Elle sera ma compagne et ma lanterne dans la nuit, l’amante que j’embrasse et qui me donne vie. Le mélange d’air et de poison qui rythmera cet éveil.
J’enfile un pantalon et un tee-shirt et descend pieds nus, à pas mesurés, le marbre de l’escalier. Happé.
Happé par une lumière bleutée qui vient du dehors. Captivé, séduit, hypnotisé par cette faible lueur qui m’enveloppe comme un cocon et qui, irrésistiblement, m’attire.
Le seuil est franchi. Contact glacé du sol ou s’appuie la chair nue. Réalité tactile d’un hiver propice aux rêves. Caresse froide de la nuit sur mon corps.

Je m’enivre un instant de la sensation forte et vive d’être doublement vivant. Que chaque centimètre carré de ma peau s’anime de force animale, brute et tiède : brusque retour à une nature ancienne qui veut oublier l’homme, et desapprivoiser l’instinct.
Je fixe l’horizon. Elle est là…

Basse au-dessus des collines en ombres chinoises, complice, amante, couchée, ce soir la lune est ottomane.
Comme un navire lascif échoué au loin elle me sourit et semble dire : « c’est moi qui t’ai appelé ».
C’est un clin d’œil lent, féminin, qu’elle m’adresse. Le signal discret d’une proposition, la promesse d’un secret entrevu.
Je sais que quelque chose d’extraordinaire va m’être offert.

La nuit est claire, parsemée d’étoiles. Sensation d’infini tandis que se déchire la ligne de séparation entre le rêve et le réel. Des ombres inertes émergent des formes anciennes, et une musique depuis longtemps oubliée resurgit.
C’est l’heure des fées, des lutins et des fifres, des farceurs beaux ou grotesques du petit peuple. L’heure de bacchanales païennes ou les hommes ne sont pas invités. Et cette nuit, je ne suis plus tout à fait un homme….
Ils surgissent soudain en myriades des recoins obscurs, environnés d’étoiles et de pollen, dans un fracas de bonds et de pirouettes, d’étoffes et de flammèches. Ivres de leur comédie, de leur joie qui affirme : « Et oui. Nous avons toujours existé… »

J’entends, fasciné, leurs rires aigus, leurs clochettes et le crépitement de leurs feux. La nuit s’anime. Vivante, tellurique, bestiale. J’emprunte en clandestin le sentier d’étincelles, assourdi du son des tambourins.
Mon corps se détend, change, redevient ce qu’il n’aurait jamais du cesser d’être, pour prendre la semblance d’un faune. Délice des mutations, je me fonds dans le rite ancien qui se célèbre ici : les noces du rêve et de la nature.
Il suffit alors de vouloir et de fermer un tant soi peu les yeux. Et au détour d’un rocher l’on surprend le martèlement d’une danse, les amours interdits d’une sylphe et d’un demi-dieu. Le chant trois fois vieux d’une naïade, qu’accompagne le vent.
Certains de ces « imaginètres » s’enfuiront, soudain, dans une gerbe de pétales et de rires, me protégeant du même coup de leur charme lunaire qui ensorcelle.

Je les ai vus pourtant.

Là, le pays est à blanc. Comme le sel. J’ai pénétré en terres de légendes. Et tandis que je me fonds dans la folle fête, je perçois les échos fous d’absurdes conversations. Les arbres y débattent de la folie des hommes en tirant sur leurs pipes, les lapins mouches y aiment compulsivement tout le monde, les oiseaux chats y étalent leur sourire et font de la philosophie.
Je sens en moi toute la frénésie de ce corps nouveau qui est le mien, mi bête mi racontar, et le bruit sourd de mes sabots qui piétinent la nuit. On me guide, on m’entoure. De danse en danse, de feux en feux…
Je pense à toi. Dommage que tu ne sois pas là. Je t’aurais présenté ces étranges amis : le roi des objets qui ne servent à rien et ses mille bouffons inutiles, les escargots poètes, les épouvantails vantards de paille sèche, et la lune complice, permanente et mystérieuse, reine du secret.
Je lui glisse ton nom, comme une prière. Elle répond d’un murmure une évidence qui me ravit.
Encore étonné de la brusque explosion festive qui m’entoure, je cesse tout à coup de résister. Ce monde devient mien. Les flammes déjà lèchent tendrement mes doigts sans jamais brûler, et jouent avec mon pelage de sous bois et l’éclat fauve de mes prunelles.
Je croise des elfes ailés et rieurs, de diaphanes muses qu’enlacent des flûtes vivantes et audacieuses, de minuscules gnomes ivres et rougeauds.
Et la musique de leurs corps en transe m’envahit tout doucement, ravive à mes sens l’extraordinaire mue que j’aie subie.
Une enfant sylphe, au regard d’opale, se pose près de moi dans un bruissement d’aile. Sourire mutin. Peau de jade. Je regarde les reflets irisés dans la transparence de ses ailes de libellules, tandis qu’elles vibrent comme un frisson. Me prenant par la main elle m’éloigne du groupe, frôlant à peine le sol. Je veux dire quelque chose mais un doigt posé sur mes lèvres m’intime le silence. Elle me mène.
Au détour des buissons, impénitents bavards verts, se forme autour de nous un palais végétal, labyrinthe de couleurs et de formes.
Le silence a fait place aux bruits de la fête. Je ne comprends pas encore très bien ce qu’elle veut me faire découvrir.
A l’orée d’une chambre d’écume (combien de temps avons nous marché ?) elle s’arrête, et écarte des doigts un voile de brouillard sur une couche.
La couche d’une reine. Endormie.
Elle est là, posée, à moitié lovée dans son demi-sommeil, les yeux clos, comme un chat. Belle, tout simplement belle.

Son corps nu se couvre des longues mèches pourpres de ses cheveux. Un interlude extatique entre la nudité et l’habillement. Le familier et le non familier, l’érotisme émergeant des retrouvailles avec ce secret disparu : le corps perdu et rejoint. L’interdit.
Je sais bien que la regarder est une transgression. Une transgression et une initiation.
Elle a des chevilles extrêmement fines, de la couleur de l’albâtre. Un rien de fruit dans les mollets, dont le galbe et la texture, à la fois douce et ferme, recèle de multiples surprises.
Parfois, au détour d’une légère ombre portée sur sa peau, on découvre une tache de rousseur ambrée, comme une marque fauve qui souligne son animalité.
Je parcours le paysage de son corps pendant des heures, les yeux affleurant l’horizon que son corps forme au contre jour.
La douce lumière qu’il dessine semble l’effleurer, la longer sans jamais la brusquer. Timides fils de lumière qui percent l’espace…. Je reste apprivoisé par le charme cristallin de la scène et ne peux que la respecter précautionneusement, dans un silence religieux.

Son enveloppe, pourtant si pâle, semble riche d’un sang bouillant de vie. Elle respire très lentement, blottie ainsi sans aucun effort, comme suspendue dans le temps. Moi, j’ai inconsciemment calé mon souffle sur le sien, dans une communauté de rythme étonnante. Je suis chaque inspiration, accompagne chaque expiration, comme pour l’encourager, tant elle semble fragile.

Je voudrais figer l’instant, le dissoudre dans un univers d ‘éternité, tant il est empli de tendresse muette.

Et je ne peux que me demander comment le monde peut bêtement ignorer chaque jour la créature assoupie. Il m’aurait semblé logique qu’en cet endroit, à cet instant, l’univers s’arrette, se recroqueville lentement autour d’elle, à distance respectueuse, pour former un écrin à sa si simple beauté.
Mais l’univers reste désespérément sot et fade, et ce spectacle dont je suis l’unique spectateur y trouve ainsi fortuitement la grâce d’un secret caché au monde. C’est un cadeau, un soleil pour moi, une remarquable et éphémère révélation qui m’avait été réservée.

Je n’ai rien dit. Rien. Et je suis parti sur le bout des sabots, les yeux pleins d’éclat, vers le bruit des fêtes et des miracles, une enfant sylphe sur l’épaule….
Au dehors du palais les feux avaient cessé. Disparues les naïades et leurs chants, les arbres philosophes et les épouvantails. Disparus les gnomes ivres, les danses et les elfes.
Il ne restait que moi.
Que moi, en tee-shirt et pantalon, environné du souffle glacé de l’hiver, les pieds nus touchant la terre.

Et je me suis retourné. Pour voir si je n’avais pas rêvé. La lune était toujours là, complice ottomane, voilée de son sourire plein de malice. Et c’est sa voix que j’ai cru reconnaître lorsque, pour toute explication, j’entendis ce bref murmure :
« Allons…. Un faune avec une clope au bec, ce n’est pas sérieux… ».

 

© Régis B.