"Un pas".... (nouvelle sensitive)

© Régis B.

Un pas.

Deux pas.

Contact glacé de la pierre froide sous mes pieds.

La cheville ploie. Se plie. Lentement. Très lentement. Je retiens mon souffle, figé dans cette apnée profonde qui s’appelle concentration.
L’appui s’est porté sur le pied gauche.... Comme un chat je suis pétrifié en plein vol. A l’affût. Les sens en éveil. Posé sur les fins coussins de chair de ce bout de moi.

J’expire. Doucement. Tout doucement. J’écoute les lents battements de cœur qui rythment aujourd’hui cet exercice. Un. Deux. Il est temps. Mes muscles se raidissent. Mon corps, concentré sur l’action, se déplie. Au ralenti.

Discret bruissement de l’étoffe qui frotte.

Je regarde la prise. Un mètre au moins. Ce sera difficile. Mon bras se détend, s’étire. Mes doigts saisissent le fin ergot de pierre qui va porter un instant tout le poids de mon existence. J’y suis.
Oui. J’y suis....

L’aplomb doit bien faire dix bons mètres. La chute serait probablement mortelle. Toute ma confiance se porte donc sur la précision des gestes. Suis je fou? Oui, évidemment. Rien ne m’oblige à tout risquer aujourd’hui. Pour quoi? Pour qui?

Oui, pour qui?...

Mais ce n’est pas le moment de se poser ces questions. C’est parce qu’il pose des questions simples, vitales, que l’exercice est si important. Il ne s’agit pas d’ergoter. Tout repose sur une chose: Vais je tenir la prise?

Il le faut.

Et c’est parce qu’il le faut que tout mon esprit, tout mon corps n’est plus qu’à cette question: vais je tenir la prise?
Il n’y a plus de questions existentielles, de refus, de don de soi, d’amour ou de peur. Il n’y a plus que cette prise. Cette petite prise de granit, acérée comme un couteau, comme une lame. Une lame qui tranche entre deux états: la vie, la mort...
Et il faut choisir la vie, malgré nos déceptions, nos angoisses, nos désespoirs ou nos craintes. Toutes ces choses qui nous feraient fermer les yeux et lâcher...
maintenant je sais pourquoi je me suis lancé dans cette histoire folle. Je sais qu’il s’agissait de tester un instinct vieux comme l’espèce. Un héritage animal. L’instinct de vie.
Je grimpe pour me prouver que je suis vivant. Pour me prouver que la vie est encore la plus forte au fond de moi. Pour retrouver ce goût suave du plaisir de respirer et d’exister. Oui, je vis. Je vis et je tiens la prise. De toutes mes forces. Je l’agrippe du bout des doigts pendant que ma jambe plie a nouveau et se tend vers cette autre prise que j’aperçois déjà.
Aujourd’hui tout mon corps a redécouvert la joie d’être. Chaque respiration, chaque battement de cœur a pris son importance, noyé dans le flot continu de la concentration. Tout mon esprit s’est tendu vers ce simple challenge: tenir la prise. Redécouvrir le caractère vital du corps, l’importance de la position d’une main, d’une cheville, l’importance de la moindre sensation.
Je suis redevenu bête sauvage, animal pensant, primate fait de chair, d’os, de muscles et de tendons. Tous sens portés vers cet unique besoin: encore une fois tenir la prise. Le toucher, la vue, l’ouïe n’existent plus que pour elle. Et à travers elle je porte au sommet toute une existence : Des joies, des peines, des bonheurs à partager et des douleurs à hurler. L’odeur de corps aimés, le contact d’un bois brut, l’éclat de mille rires, la silhouette d’une femme. Ou d’une autre.
Je reprends donc mon souffle tandis que se plie ma cheville vers ce nouvel ergot de pierre brute. Du bout des orteils je m’y appuie. La prise est ferme mais fine. Les muscles de la jambe se raidissent et ramènent à elle tout mon corps. Expiration.

Bien, c’est bien.

Il ne reste plus que quelques mètres avant le sommet.

Un instant mes yeux se ferment. Crispation involontaire. Moment de détresse. Brusque retour de moments refoulés, de pensées acides, perdues puis retrouvées, goût amer en fin de bouche. Envie de musique.
Pourquoi à cet instant? Pourquoi alors que le corps exulte dans un dépassement de soi, pourquoi faut il qu’en cet instant ces relents violents m’assaillent? Souvenirs mêlés, confus, regrets de moments non vécus ou d’abandons non consommés. Une vie entière défile devant mes paupières closes. Je ne suis même pas sur que ce soit la mienne...
Le corps faiblit, se perd dans ce vertige soudain. Le danger devient réel.
Et c’est alors que du fond de moi surgit un appel. L’appel mille fois animal d’une sauvage envie de vivre, de ressentir. Pour d’autres ivresses, d’autres pertes. J’ai senti le danger dans cet abandon involontaire. Oublier la prise?
Non.
IL N’EN EST PAS QUESTION.

La rage succède au désespoir. Du fond de moi une force sans nom m’assaille. Je l’appelle “volonté”, mais porte-t-elle seulement un nom? Elle me déborde, écho brutal d’une ère ou vie et survie signifiaient la même chose.
Je crie tandis qu’en serrant la roche je me hisse de toutes mes forces vers le haut. Le granit entaille mes chairs. Je n’en ai cure. Chaque muscle s’est mobilisé dans ces derniers mètres. Ce n’est plus moi, mais un corps en mouvement qui grimpe. Produit de millions d’années d’évolution tendues vers une seule chose: vivre. Et c’est cette envie qui me domine, qui m’a envahie tandis que le corps a pris son indépendance. Mental absent, déconnecté, abasourdi et spectateur de cette chair sienne qu’il ne contrôle plus.
Je suis sidéré par la soudaine agilité qui est mienne. Mes cellules ont réussie leur révolution et se commandent seules. Se commandent hors mon esprit, vers un seul but: le sommet. La stupeur laisse place à l’admiration, et l’esprit, pervers éduqué, se laisse aller à cette étrange domination du corps.
“ OK... Montre moi”.

Et ce corps qui n’est plus tout à fait mien, me montre...

Il a saisi la roche comme une continuité de la chair. Se mêle à elle. Le mouvement est rapide, insolent de vitesse et de facilité, oublieux des outrages que les lames de pierre lui font subir. Le sang nourrit la roche de son obole. Le prix à payer.
Je n’ai pas mal. J’ai envie de rire. Je ris d’ailleurs.

En quelques secondes, les derniers mètres sont avalés, dévorés. Le sommet est là. J’y suis.

Mes mains se libèrent tandis que mes jambes me hissent, debout, à l’aplomb de la falaise. Le sang coule le long de mes bras. J’en lape les rivières.

Et je hurle ma joie.

J’ai vaincu l’obstacle qui était au fond de moi, réappris à mesurer la force d’un instinct vital, dominé mes propres peurs et désespoirs. Je reste un animal. Joyeux de l’être. Je pense à toi.

Envie de te serrer dans ces bras vainqueurs.

Je me laisse aller à l’ivresse de cette petite victoire, tandis que je reprends mon souffle. Devant moi s’étend lascif et offert le doux spectacle d’un paysage onirique. Beau. Paisible. Immense.
Le vent souffle dans mes cheveux, me récite la subtile chanson d’une subtile union : le corps... Le corps et l’accompli.

Mille couleurs dansent en ballet devant mes yeux. Je saisis à la suite la pureté de chacune comme on isole un son, une musique. J’en isole la beauté et l’émotion. Je jouis de chaque éclat pour en recomposer finalement le tableau dans son ensemble.
Tout ce que je vois est un appel au bonheur. Une récompense. Ma récompense.

Et je la respire, de tout mon être, de chacun des pores de ma peau. Elle m’enivre comme un trop plein d’oxygène, comme un alcool jaloux. Elle m’emporte dans la puissance de son tourbillon, me bouscule, me chavire, m’envahit.
Me transforme...

De la paisible chenille que j’étais, elle fait de moi un papillon. Prêt à s’envoler, prêt à survoler le monde.
Et prêt à t’emporter. Dans cette lente métamorphose, dans cette étrange mutation que seule octroie la pure émotion.

Ce jour là, j’ai pensé à toi.

© Régis B.