"La Vague".....

©Régis B.

 

 

 

Un crachin de printemps ruisselait sur la jetée. En petits lacs mobiles, en milliers de miroirs silencieux, sur la pierre verdie par la mousse. Chacun eut pu y glisser, et peu s’aventuraient face à la mer en furie qui cognait en aveugle cette langue de roche artificielle, cet élan fou tendu vers le néant et les éléments.
Marc avançait pourtant.
D’un pas timide et malhabile, avec la grâce penaude des désespérés, de ces âmes échouées que plus rien ne retient, ivre de sa propre ivresse, léger dans sa pesanteur que rudoyait le ciel.
Sa silhouette dansait parmi l’écume en pantin éthylique, valsait, glissait sur son propre reflet, à chaque moment semblait prête de chuter et pourtant se levait à nouveau. Rattrapée par le vent, jouet cassé livré au tumulte d’une nature devenue folle, brutale comme un dogue enragé, superbe dans son éclat vengeur.
Loin derrière, emmitouflés dans d’épais cirés, quelques badauds regardaient incrédules la scène, partagés entre fascination, peur et dégout, attendant anxieux la vague qui finirait par emporter l’imbécile ou la claque soudaine du vent qui le balaierait, telle une poupée molle de tissu, décharnée et impuissante, marionnette dégingandé offerte là en holocauste.
Pourtant non, et contre toute attente, la fine silhouette de l’inconscient continuait d’avancer, regimbait, glissait et tanguait tel un navire de verre au milieu du tumulte, pas après pas, tantôt lourd comme un animal mort, tantôt fluet en pétale fané.
Il valsait pour être exact, non contre les éléments, mais par eux et pour eux, petite bulle de savon, bulle d’homme baladée par le vent, soupçon incongru de fragilité qui survivait envers et contre tout en plein cœur de l’ouragan.

Qui eut soupçonné le poids énorme qui lestait alors son esprit et le refusait au sacrifice ? Qui devinait la lourde chaine qui l’ancrait au sol, l’acier terrible, âpre et frustre qui lui interdisait l’envol ?

« Ne pense pas » se disait-il lové au creux de lui-même… « Laisse la mer et le ciel, qui ici se confondent, t’avaler d’une bouchée » « Laisse l’océan te broyer, éparpiller ta chair avant qu’elle ne pourrisse » « Cesse d’être cadavre vivant pour devenir poussière humide et libre, libre d’elle, libre de son fantôme, libre de son image ». Chaque mot tonnait dans son crane, en écho aux bourrasques qui fouettaient son visage.
Au loin les spectateurs impuissants de cette folie voyaient l’horizon blanchâtre, seconde après seconde, se refermer sur l’inconnu, flouter ses formes qui luttaient encore pour ne pas se dissiper, s’effacer et disparaitre. Muets d’effroi ils admiraient cette ombre qui palissait dans un ciel laiteux avec la grâce d’un astre mourant, criant, hurlant contre le vent devant l’horrible pantomime : une éclipse d’homme, lente, terrible et magnifique, impérieuse et inexorable.

En lui résonnait en creux le reflet invisible de ce drame, le vide démesuré laissé par l’absence, le silence mortel qui l’avait jeté ici. Ici et maintenant.

Elle portait un prénom de vestale, un prénom chaste de muse païenne, pure et immaculée et qui n’aurait jamais connue l’étreinte. Et elle avait surgie dans sa vie telle un météore, une comète, dans un fracas qui avait marqué à jamais ce sot organe qu’était son cœur.
Un soir d’hiver elle était apparue au milieu du brouhaha des poètes, simplement assise sur une chaise, environnée des rires et de la clameur d’une foule bigarrée trop occupée pour la remarquer.
Elle semblait perdue dans ses pensées, trônant telle une spinelle au milieu des cendres à qui saurait la voir.
Lui, dans l’encadrement d’une porte, était venu justement pour la voir, sa curiosité amusée en écharpe. Moitié timide, moitié anxieux et moitié enjoué. Il est souvent trois moitiés chez les imbéciles…
Et il avait vu…
Il avait vu au milieu des badauds le fragile soleil qu’elle était, l’astre pale mais brulant, l’étoile qui transperçait la nuit, le feu doux et terrible qui allait renverser sa vie. Il l’avait vue tourner la tète et le regarder, le connaitre et le reconnaitre, lui sourire gênée…

Son âme alors s’était embrasée. Un titan venait de frapper son esprit balayant savoir, instincts et certitudes d’un revers ample de la main lui criant « désapprend tout, deviens terre vierge et neuf continent, aujourd’hui seulement tu es né ».
La salle s’était illuminée en un immense brasier qui l’avait rendu aveugle. Et au centre du brasier cette femme, cette femme-femme, cette femme en parure du monde qui insolemment existait, qui seule existait au milieu des reflets incommodes de la foule, qui existait d’un million d’existences, qui donnait enfin chair au mot « exister ».
Les gens avaient pali, leur image avait tremblé comme à travers une flamme, un mirage. Les murs, les chaises, le plafond et jusqu’au sol avaient perdu de leur substance, lavis sur lavis, aquarelle pale et fantomatique, semblant d’être sur semblant d’être, onirique décor enfin démasqué. Le monde n’était qu’un théâtre, nulle vraie vie ici ou ailleurs.
Elle seule « était ». Au centre.
Réalité flamboyante éclipsant l’illusion qui jusque là avait amusé sa vie…

Bien sur il l’avait rejointe, bredouillant ici un « bonjour », ânonnant là un « ca va ? », et elle lui avait répondu poliment, de la politesse de ceux qui savent ne pas rire du ridicule, avec la courtoisie humble des naïades lorsqu’elles croisent un mortel.
Ils avaient bu un verre, discuté un peu de choses et d’autres, et écouté d’une oreille distraite les poètes amateurs jouer ou massacrer le langage. Il clignait des yeux pour ne pas trop la voir, pour ne pas trop sombrer. Elle souriait amusée, indifférente à sa propre magie, de cette splendeur sauvage qui s’ignore, se contentant d’exister.
Son visage était du plus pur ovale, tronant au sommet d’un cou altier et délicat, habillé de la soie d’une peau nacrée et opaline. D’elle une douce lumière tamisée, tantôt caresse tantôt lune puis soudain soleil.
Sa bouche était un fruit généreux, une mure claire et évanescente gorgée de vie qu’elle mordillait à loisir en l’écoutant. Découvrant alors une ou deux dents, petites perles isolées en collier à son sourire.
Tout en elle respirait la grâce la plus pure et la plus ingénue, enveloppe – il ne le savait pas encore – d’une profondeur et d’une lucidité d’esprit qui transpercerait son esprit.
Au centre de ce visage-écrin étincelaient les mille miroirs de son regard : deux opales de feu d’un bleu profond, couronnées d’ivoire. D’un bleu pénétrant et dense, océan sur océan, comme seul Rembrandt avait pu en esquisser la matière. Un trait fin en amande cernait ce regard enfin, sans doute de peur qu’il n’éclabousse de son éclat les alentours.
Les spots du bar à la mode jouaient dans le filet de ces yeux là, d’un motif hypnotique et sensuel qui déroutait, fascinait, noyait parfois, transperçait rarement, dénudait souvent. Il lui semblait qu’elle regardait « à travers » lui, au fond de lui, qu’elle voyait tout : l’homme, l’enfant, le loup, les rêves et les errances. Avec une douceur infinie, mais aussi la morsure de l’amante.
Ce regard brulait aussi. Comme le soulignaient juste sous lui la constellation adorable d’un million de taches de rousseur, comme autant de braises fauves, signatures de brasiers mal éteints.
De constellation en constellation on aurait voulu naitre sous ce signe là, ce ciel là, à ce moment là.

Rien d’autre n’existait de toute façon.

Personne dans ce bar ne se doutait que sous leurs yeux trop maquillés se déroulait le miracle d’un enfantement. La naissance d’un sentiment, d’une promesse renouvelée, le retour cent fois espéré d’une union mille fois vécue, à nouveau accouchée…
Autour de lui et autour d’elle continuait impassible la comédie voulue de cette soirée voulue. Il continuait à être maladroit et gauche, elle continuait à être sublime.
Elle riait parfois, d’un rire cristal, saphir sur le gramophone du soir, et on remarquait avec tendresse la délicatesse de l’arête parfaite du nez, vestige antique de son passé hellénistique, ou proue carthaginoise de son visage-navire qui désormais fendait les flots du présent. Tout en elle racontait une histoire. La sagesse perdue qu’elle avait enseigné à Alexandrie, la folie barbare qu’elle avait vécue dans mille Orients, la force que déjà elle démontrait…
Tout cela amoureusement perché au sommet de ce cou altier, cette nuque duveteuse ou naissait timide le feu des boucles vénitiennes de sa chevelure. Reflets sur reflets, feu sur or, ambre baltique sur safran.
Et parce que les miracles ne se racontent qu’en pointillés, il avait fallu que cette soirée s’achève. Sur un sourire, un au-revoir, laissant marc repartir dans l’ombre de la nuit, titubant, déjà ivre et hébété sans n’avoir guère bu, en bête de somme abrutie par une si douce collision.
Laissant derrière lui la foule, ignorante du moment d’espace qui venait de se jouer, de la conjonction stellaire qui avait embrasé le vide du temps en myriades de secondes suspendues, comme autant de gouttes de pluie.

Le lendemain ils s’étaient revus.  
Et le surlendemain.
Et le jour d’après… 

Au miracle de leur rencontre ils avaient ajouté l’évidence de leurs baisers.
L’évidence extatique des retrouvailles, de l’incarnation des songes, du retour des vies vécues.
Car en elle la louve païenne avait reconnu le fou le baladin seul capable de la chanter.

En possédant le fruit de ses lèvres en grappes de baisers il avait donné chair à des millions de rêves, insufflé la tempête dans sa mémoire, retrouvé celle qui avait si longtemps habité ses nuits. Au nectar de leur jus sucré il avait redécouvert l’amante de toujours, la femme de ses milliers de vies, la seule qui eut jamais mû ses os, fait vibrer sa chair.
Il avait redécouvert la douceur de sa cuisse, les paysages de son corps, l’orange de son sein, le galbe de ses épaules, le dessin de ses hanches. Entre ses reins il s’était lové tel un serpent mythique, oublieux du temps.
Le troupeau de ses envies avait trouvé écho dans les siennes, gouté sa voix telle une esquisse. Dans son sommeil il retrouvait le sien, bercé de la parure nue de sa peau. Elle devenait et sa femme et sa femelle.
Chaque jour à lui la vibration pleine de sa présence, le rire enfantin de ses joies, la danse envoutante et l’échelle infinie de ses jambes gantées. En une valse animale louve et sensuelle. Chaloupée. Chaque jour à lui la poésie de son esprit, la finesse de ses vues, la justesse de ses pensées.
Chaque soir au diapason de son intime splendeur il admirait qui la courbe d’un mollet vermeil qui le crayon de son pied.
Chaque soir il se perdait dans les pleins et déliés de ses courbes, goutant chaque gémissement comme un appel, chaque cri comme une supplique.
Dans la lente fusion de la lave de leurs chairs mêlées leurs mains se serraient dans un abandon total et farouche. Et c’est en homme qu’il accueillait le tendre spectacle de son corps repu dans un présent qui se figeait pour devenir eternel.

En elle existait aussi un désert, une absence, quelque chose qui appelait la tourmente, la jouissance. Une zone de vie non entamée dans sa vie, une terre non brûlée, ignorée d'elle-même comme de lui.

Alors elle était devenue, redevenue son phare, son étoile polaire. Il ne croisait plus qu’au compas de sa lumière sa vie naviguée. Les « je » étaient devenus « nous ». Elle était son nouveau monde, son Amérique, la justification des siècles, et ils égrenaient les bonheurs un à un dans le lent soupir des jours.
Il avait tant rêvé d’elle, tant marché avec elle, tant rêvé d’elle qu’il n’était plus temps qu’il s’éveille.

 

 

 

 

 

Aujourd’hui il marchait.
Seul.
Sur cette jetée balayée par les vents, droit devant. Attendant qu’une vague enfin vienne froisser sa carcasse. La mer giflait son visage jusqu’à l’os, le punissait. Il l’avait perdue au détour d’une colère, d’un cruel moment de triste réalité, avec la même rage dans la blessure qu’ils avaient mis dans leurs baisers.
Sans voir dans sa bêtise le point de non retour, l’impossible retour en arrière qui le laissait aujourd’hui happé par son vide intérieur.
Et tandis qu’il glissait inexorablement vers sa propre oblitération plus rien ne pouvait empêcher le flot de ses pensées le submerger…

« A toi la blonde feuille-fille qui fut l’aube et le crépuscule de mes jours je dédie cette folie.
Plusieurs fois j’ai essayé de te dire. Plusieurs fois j’ai pleuré.
Seul.
Encore et toujours je suis surpris. A quel point tu coupes mes sentiments, jusqu’à l’os, avec la facilité d’un acier splendide.
J’ai essayé de te haïr, j’ai essayé de t’oublier mon aube. Mais j’ai mésestimé le plomb de nos promesses, qui a lesté chacun de mes membres, ancré en moi le besoin animal de ta totalité.
Tu restes ma reine, par delà moi-même, par delà l’absence. En moi s’est gravé en creux le vide que tu laisses, cet immense néant qui garde ta forme, ton poids. Ce vide que rien ne peut remplir tant il me déchire.
Nous nous appartenions. Nous appartenions à la lumière, à la foudre qui nous avait soudés l’un à l’autre. Nous appartenions à la musique des mots sous lesquels nous étions tombés. Comme une rafale sourde qui nous avait unis et nous avaient fauchés.
J’ai cru pouvoir briser la profondeur de l’immensité. Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges. La solitude m’a semblé plus vive que le sang et partout j’ai cherché l’oubli de ta chair, l’oubli de ta voix. J’ai voulu éliminer le glaçon des mains jointes. Sans jamais y parvenir.
Tu étais venue et le feu s’était ranimé. La terre s’était recouverte de ta chair claire. La vie avait un corps, l’espoir tendait sa voile, ta bouche était mouillée des premières rosées. Le repos ébloui remplaçait la fatigue.
Mais rien n’est simple ni singulier. Et par bêtise et par fierté j’ai remplacé le printemps de ta paume par l’hiver glacé. Un morceau de métal dans ma gorge s’est planté.
Et tu es partie.
Loin. En gommant mon être d’un trait rageur et définitif.
Je sais mes fautes et je sais mes aveux. Je sais tes oublis désormais et que jamais tu ne sauras mes troubles. Et je te laisse partir en hurlant, pantin possédé par ton fantôme qui toujours me hantera. Avec le secret espoir qu’une autre vie nous ramènera l’un à l’autre.

Ou es tu ?
Que fais-tu ?
Es tu heureuse, comblée ?
Me maudis-tu encore, ou as-tu déjà oublié le fusain de mes traits ?

Tu étais ma reine, tu étais mon aube.
Et maintenant la nuit est tombée.
Jamais tu ne sauras mes regrets, jamais tu ne connaitras mes remords. Peut être sauras tu, de loin en loin, que quelque part existe le vide vorace d’un trou noir. Par le tumulte qu’il fait.
Sans savoir que cet abime fut ton homme autrefois.
Alors pardon mon italienne.
Pardon pour le mal fait, pardon pour mes errances,
Pardon pour mes fossés, pardon pour mes colères
Pardon pour mon mal absurde
Pardon pour ce que tu as du ravaler.

Tu étais ma reine, tu étais mon aube.
Et maintenant la nuit est tombée.
Sur ce soleil mort que je suis devenu, privé de son étincelle.
Et je cours joyeux vers ma fin que ton départ a précédée.
Je cours joyeux vers cette renaissance, cette nouvelle vie, cette nouvelle chance d’où patient je t’attendrais.
Tu étais ma reine tu étais mon aube. »

 

Un crachin de printemps ruisselait sur la jetée. En petits lacs mobiles, en milliers de miroirs silencieux, sur la pierre verdie par la mousse.
Là bas au loin se levait une vague colosse, une vague tueuse qui, lentement, dans un silence assourdissant commençait de dévorer l’horizon.

Marc la vit.
Il lui sourit.




© Régis B.