"La lettre".....

© Régis B.

 

 

 

Je ne sais plus quelle heure il était. Ni l’heure, ni le jour. Un vendredi, un samedi, dix heures, onze heures? Je ne sais plus.
Impossible aujourd’hui de m’en souvenir.
J’ai beau fouiller dans la foret de souvenirs que ce moment a déclenchés, l’ironie refuse, de son ton sarcastique, de me remémorer avec précision quand tout cela a commencé.
Cela m’aurait aidé. Vraiment aidé. Aidé de pouvoir regarder cet instant réduit à la réalité d’un moment, à la petitesse d’un jour perdu dans une vie, réduit à la dimension de ces courtes 24 heures.
Vous vous demandez de quoi je parle? Moi aussi parfois.
Toujours groggy quand le hasard me replonge dans ces eaux-là, je perds parfois le fil. Tout est pourtant gravé avec une pureté cristalline dans ma mémoire. Du détail le plus insignifiant, de la position d’une main, d’un soupir, jusqu’aux phases majeures. Rares. Ces événements là sont majeurs en soi, mais leur histoire est un luxe de détails, une suite de détails marquants, de petites choses si belles qu’on les trouve chacune grandes. Ces histoires sont des valses de détails. Chacun a sa grâce, comme un pas de danse, comme la position d’une cheville, mais c’est dans leur incessant manège que se situe l’ivresse, que se situe le trouble. Le regard perce au hasard la limpidité, la beauté d’une seconde figée comme un instantané. Et puis la valse reprend… trop vite, trop rapide pour qu’on en saisisse toutes les subtilités, tous les secrets.
Là se situe la magie de ces moments suspendus, de ces moments que l’on oublie jamais, de ces moments qu’on peut ainsi revivre indéfiniment, de ces moments ou l’on peut redécouvrir un geste, une parole, un détail par le travail de la mémoire. Là se situe leur richesse, leur qualité. Telle qu’on ne peut s’empêcher, comme un film qui nous a touché, une musique, telle que l’on doit, telle que l’on veut le revoir, le réécouter, revivre cet instant qu’on a trouvé si beau.
Je n’ai rien oublié. Tout reste, et ne disparait que le rare superflu.
Elle portait un nom d’océan… Et des yeux d’un bleu qui figeait chaque seconde en une perle d’éternité. De ces regards qui vous englobent comme un vent inconnu, vous font tournoyer comme une danse hypnotique. De ces regards qui disent «je suis douceur»…
Elle était belle comme l’aube au tout premier matin du monde. Comme l’enfance faite femme. Je la voyais comme si je voyais pour la toute première fois. Aveugle avant elle, mon jour s’était levé dans son sourire. Je naissais spectateur de son miracle. Aucune seconde de vie qui avait précédé n’avait plus d’importance.
Il y avait au monde quatre sortes de femmes: les femmes-femmes, les femmes-garçons, les femmes-bestioles… Et il y avait elle… qui réinventait la féminité.
Elle avait des chevilles extrêmement fines, de la couleur de l’albâtre, un rien de fruit dans les mollets, dont le galbe et la texture, à la fois douce et ferme recelait de multiples surprises. Parfois, au détour d’une légère ombre portée sur sa peau de lait, on découvrait une tache de rousseur de couleur ambrée, comme une marque fauve qui soulignait son animalité. J’aurais pu parcourir ce paysage pendant des heures, les yeux affleurant l’horizon que son corps formait au contre jour.
Son enveloppe, légèrement pale, semblait pourtant riche d’un sang bouillant de vie. Elle était là, posée, à moitié lovée dans son demi sommeil, encore humide du bain qu’elle venait de prendre, au bord de la piscine, les yeux clos, comme un chat, indifférente à sa si simple beauté.
J’étais à quelques mètres d’elle qui séchait au soleil. Au loin Jeff Buckley chantait dans les tréfonds de ma mémoire. Jeff… mon cœur s’est accéléré. Je ne peux pas résister à cela. Etrange sensation d’osmose dans chacun de tes mots. Tu chantes l’amour qui emplit tout mon être. Tu chantes ma vie à ses cotés. Tu pleures mes larmes, rit de mes joies, rêve les images qui ont nourri mes espoirs. Tu berces le spectacle qui m’est offert: la femme que j’aime … qui lézarde au soleil….
Elle avait tourné la tête. Lascivement… me regardant d’un œil complice et tendre. De ces deux yeux étonnés, comme une question posée au monde… Sur sa peau les gouttes d’eau s’attardaient comme autant de diamants sur un velours. Je fixais ce regard slave, suave et amer comme l’amande douce: un regard de sous bois. Je fixais tout autour ce visage. Ce visage solaire de quelqu’un qui n’a pas trahi l’enfance. Dieu qu’elle était tout ce dont j’avais toujours rêvé…
Je la visitais comme un continent à découvrir. Elle était à elle seule une justification de l’existence. Une femme au cœur pâle, mettant la nuit dans ses habits, rompue à ma faiblesse et prise dans mes liens. Odorante et savoureuse elle dépassait sans se perdre les frontières de son corps.
Je voulais lui dire. Je me taisais pourtant. Je voulais lui dire chaque jour passé avec elle. Quand au soir sa robe s’ouvrait à pic, donnant le jour à son corps tendre. Je voulais la voir vêtue pour… des raisons, des preuves de la voir nue. Nudité pure… parure parée de sa si touchante fragrance d’herbe fraiche. Elle était mon poème.
En moi je me disais: « je tiens à toi, la double, la multiple, visible avec le blond miroir de ta chevelure. Tu as toutes les joies solaires, le feu des fous. Tes fleurs montent à pas de feuilles vers les racines du jour tendre. Je suis l’homme heureux lorsque sur mon corps ton corps étend la nappe de son miroir clair. Je suis le baladin, le fou, le funambule qui jongle son être sur la partition de ta voix cristalline. Lorsque ton rire illumine le monde et ton sourire écroule les citadelles.
Je tiens à toi, au nom d’eau, aux yeux d’un bleu céruléen aux spirales ivoirines. Tu as la grâce florentine d’un Raphael. Mille peintres t’ont peinte. Milles rois sont morts de ne pas t’avoir connue. Tu as la pâleur du flanc d’un nuage éclaboussé de soleil. Ton esprit est une grappe de vie, riche de malice et d’envie, d’intelligence et d’humanité. Tu es créatrice, féconde au monde de milles idées.
J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité, et ma vie devient ce sommeil enchanté que tu sais si bien habiter. Tu es mon port, mon ancre marine, mon attache vers ou me mènent tous mes voyages. Je suis capitaine sur ton océan avec ton bonheur pour destination.
J’aime… j’aime les gens comme toi. Et tu es unique. Tu es un phare dans ma nuit. Et je sais au fond que ton pyjama n’est cousu que d’une seule sorte de fil: celui de tes fantasmes… mon ancre, je crois que…»

© Régis B.